Pour Médecins Sans Frontières (MSF), fournir des soins en santé sexuelle et reproductive (SSR) veut dire soutenir les femmes et les filles dans les moments parmi les plus vulnérables de leur vie. Cela peut être pendant la période critique autour de l’accouchement, quand le risque de décès est le plus élevé tant pour la mère que pour le bébé ,; à la suite de violence sexuelle ,; et quand la grossesse est non désirée ou met la vie en danger.
Les personnes dans les urgences humanitaires ont besoin de soins en SSR. À l’échelle mondiale, 58% des décès maternels, 50% des décès néonatals et 5% des naissances d’un enfant mort-né surviennent dans des contextes de conflit ou de fragilité1. MSF dispense des soins en SSR aux communautés confrontées à des crises et à l’exclusion, car c’est un volet essentiel de l’aide humanitaire.
Pourtant, on a généralement tendance à considérer les soins en SSR comme facultatifs ou secondaires par rapport à d’autres spécialités. Ils restent dès lors sous-financés et sous-dotés en ressources à l’échelle mondiale. Entre 2022 et 2023, l’aide publique au développement consacrée à la SSR a reculé d’environ un tiers, et les dotations financières n’ont cessé de baisser depuis2. Le gouvernement des États-Unis a certes procédé aux coupes les plus drastiques3. Mais beaucoup d’autres pays, dont l’Allemagne, le Royaume-Uni, la France, les Pays-Bas et la Suède, ont aussi réduit leur financement de la SSR ces dernières années4.
Même lorsque des services de SSR sont disponibles, ils restent politisés et sont souvent considérés comme un champ de bataille idéologique. Au-delà des coupes financières, des mouvements hostiles à la SSR promeuvent des mesures politiques rétrogrades qui restreignent l’accès à ces soins.
Même lorsque des services de SSR sont disponibles, ils restent politisés et sont souvent considérés comme un champ de bataille idéologique.
Les équipes de MSF savent à quel point les soins en SSR sont indispensables. Car elles voient les conséquences dangereuses de leur absence : des femmes qui arrivent trop tard avec des complications graves de la grossesse, des nouveau-nés qui ne survivent pas à leurs premiers jours de vie, des décès qui auraient pu être évités grâce à la contraception ou à des soins d’avortement sûrs et des naissances d’enfants mort-nés qui n’auraient pas eu lieu. Nous sommes aussi témoins du profond soulagement que ressentent les personnes lorsqu’elles peuvent accéder à ces soins. Nous voyons dans quelles circonstances la maternité devient une expérience puissante, quand les femmes bénéficient d’une prise en soin digne et respectueuse qui leur permet de prendre des décisions éclairées et sans contrainte.
L’évolution des financements et des dynamiques politiques menace l’accès aux soins en SSR. Mais nous devons bien comprendre que les besoins des communautés pour ces services essentiels ne disparaîtront pas pour autant. Lorsque des structures ferment et que des services disparaissent, le personnel de santé qui reste peine souvent à répondre aux besoins. Les femmes et les filles sont les premières à en souffrir, car elles doivent parcourir de plus longues distances et endurer encore davantage d’épreuves pour accéder à ces soins.
Les équipes de MSF sont témoins des conséquences dévastatrices de la réduction des services de santé sexuelle et reproductive
En République démocratique du Congo, la violence sexuelle constitue une urgence de longue date. En 2025, les équipes de MSF ont soigné plus de 54 000 personnes survivantes à travers le pays. Cette crise est immense et MSF ne peut pas y répondre seule. Cette année, d’autres organisations devaient recevoir 100 000 kits post-viol, comprenant des médicaments pour prévenir le VIH et d’autres infections sexuellement transmissibles. Mais la commande a été annulée après la dissolution de l’USAID_, 6. Pour pallier les pénuries d’approvisionnement dans la province du Nord-Kivu, MSF est intervenue en achetant des traitements de prophylaxie post-exposition au VIH.
Au Kenya, le retrait brutal du financement américain, qui couvrait 24% des programmes nationaux de planning familial, a privé environ 6,2 millions de personnes de l’accès à la contraception7. La fermeture des services a entraîné d’importantes perturbations pour les gens qui ont besoin de soins en SSR, notamment dans la communauté LGBTQI+ et le secteur du sexe, et qui doivent déjà lutter contre la stigmatisation, la discrimination et l’exclusion sociale pour les obtenir.
Au Soudan du Sud, MSF a commencé à soutenir la maternité de l’hôpital du comté de Renk en septembre. Nous avons fourni du matériel et une aide financière au personnel, après qu’une autre organisation humanitaire a été contrainte de se retirer à cause de coupes budgétaires. Notre équipe pédiatrique qui travaillait à l’hôpital a immédiatement vu l’impact de ces changements sur la santé des nouveau-nés. Cela a incité MSF à élargir notre aide.
Travailler dans des environnements hostiles aux soins en santé sexuelle et reproductive
Outre la baisse des financements, nous assistons à une montée en puissance des mouvements d’opposition aux soins en SSR et à l’adoption de nouvelles mesures politiques visant à restreindre l’accès à ces services essentiels. Parmi celles-ci, figure la Déclaration du consensus de Genève (DCG), un document non contraignant sans aucune autorité ni pouvoir d’application significatif8. La DCG est utilisée pour promouvoir des concepts hétéronormatifs de la famille et compromettre l’accès aux soins en SSR et aux soins inclusifs pour les personnes LGBTQI+ dans le monde. Les pays qui essaient de mettre en œuvre la DCG par des réformes nationales recourent à une rhétorique qui déforment les accords mondiaux négociés, en prônant des normes de genre rétrogrades et en affirmant qu’il n’existe aucun droit international à l’avortement.
Parallèlement, le gouvernement des États-Unis a lancé début 2026 sa politique de « promotion de l’épanouissement humain dans l’aide étrangère » (Promoting Human Flourishing in Foreign Assistance — PHFFA), et élargit ainsi la règle du bâillon mondial (Global Gag Rule — GGR) à sa version la plus extrême à ce jour. Depuis des décennies, la GGR est utilisée de manière intermittente pour empêcher les partenaires financés par les États-Unis de fournir, orienter vers, conseiller ou militer en faveur de l’avortement avec leurs fonds non américains, y compris dans les pays où l’avortement est légal9. La PHFFA élargit le champ d’application de la GGR et ajoute de nouvelles restrictions aux services inclusifs pour les communautés LGBTQI+ ainsi qu’aux programmes en faveur de l’équité, de la diversité et de l’inclusion. Cette restriction est sans précédent à l’échelle systémique, et touche tous les secteurs de l’aide, tous les principaux acteurs de mise en œuvre et tous les domaines de la santé10.
Quand l’avortement sécurisé n’est pas accessible, des femmes et des jeunes filles cherchent de toute façon à mettre fin à leurs grossesses non désirées. Elles recourent alors souvent à des méthodes dangereuses pouvant entraîner hémorragies, infections, lésions d’organes, stérilité, et la mort. MSF soigne régulièrement des personnes souffrant de complications après des avortements pratiqués dans des conditions dangereuses. Ces complications sont l’une des principales causes de mortalité et de morbidité maternelles dans beaucoup d’endroits où nous travaillons. Nos équipes observent régulièrement que les femmes et les filles tardent à solliciter une aide médicale par crainte d’être stigmatisées ou punies.
Il est possible d’éviter ces conséquences dramatiques : un accès sûr et rapide à l’avortement utilisant des méthodes fondées sur les preuves permet de prévenir efficacement la souffrance et la mort
Il est possible d’éviter ces conséquences dramatiques : un accès sûr et rapide à l’avortement utilisant des méthodes fondées sur les preuves11 permet de prévenir efficacement la souffrance et la mort. Les femmes et les filles qui y ont accès font souvent état de résultats de santé et d’expériences plus positives dans les années qui suivent leur décision, par rapport à celles qui n’y ont pas accès12. Ces soins essentiels devraient être facilement accessibles à toutes celles qui en ont besoin, et partout.
Des mesures comme la DCG et la PHFFA présentent souvent l’avortement médicalisé et la contraception comme contradictoires, voire incompatibles, avec la santé maternelle, néonatale et infantile. À MSF, l’expérience montre que la SSR constitue un éventail de soins sur lesquels les personnes comptent à différents moments de leur vie. Par exemple, une femme qui ne se sent pas prête à devenir mère peut recourir à un avortement médicalisé, puis décider plus tard qu’elle souhaite être enceinte, et avoir des enfants. Quand la politique s’immisce dans cette prise de décision, les conséquences peuvent être néfastes, voire mettre la vie en danger.
MSF n’accepte pas de fonds du gouvernement des États-Unis et n’est pas tenue de se conformer à la PHFFA. Pour autant, les communautés à qui nous portons assistance ne sont pas à l’abri d’un environnement où la SSR est politisée, surveillée de près et restreinte.
Pour MSF, les soins en SSR ne sont pas facultatifs. Ils sont au cœur de notre engagement humanitaire.
Notre engagement à fournir des services de santé sexuelle et reproductive essentiels
Notre approche des soins en SSR découle de la Charte de MSF. Nous offrons une assistance médicale impartiale fondée sur les besoins, défendons l’éthique médicale universelle et préservons notre indépendance. Nous nous engageons à suivre des directives médicales qui favorisent l’autonomie, le respect et des soins centrés sur la personne, car ces principes contribuent à de meilleurs résultats sanitaires pour les personnes et les communautés que nous soignons.
Pour MSF, les soins en SSR ne sont pas facultatifs. Ils sont au cœur de notre mission engagement humanitaire. Nous continuerons de fournir des services intégrés, résilients face aux crises et aux situations d’urgence, et fondés sur l’équité et l’inclusion.
Bien que cet article utilise les termes « femmes » et « filles », nous avons conscience que les personnes transgenres, intersexes et non binaires peuvent aussi vivre une grossesse et ont besoin de services de contraception. Nous veillons à ce que nos services prennent en compte la diversité de genre et nous nous efforçons de surmonter tous les obstacles à l’accès aux services de santé sexuelle et reproductive.
Organisation mondiale de la santé. https://www.who.int/fr/news-room/fact-sheets/detail/maternal-mortality
International Campaign for Women’s Right to Safe Abortion. https://www.safeabortionwomensright.org/news/donors-donors-delivering-for-srhr/ [en anglais]
SEEK Development. Donor Tracker. The future of RMNCH-N funding: A sector at risk, 2025. [en anglais]
The Mexico City Policy.: An Explainer. https://www.kff.org/global-health-policy/the-mexico-city-policy-an-explainer/ [en anglais]
MSF États-Unis. https://www.doctorswithoutborders.org/latest/msf-condemns-sweeping-expansion-global-gag-rule [en anglais]
Biggs, M.A., Foster, D.G. (2024). « What Is the Impact of Having an Abortion on People’s Mental Health? » dans Bindeman, J. (éds), The Mental Health Clinician’s Handbook for Abortion Care. Springer, Cham : https://www.ansirh.org/research/ongoing/turnaway-study