Guerre, instabilité interne, épidémies ou difficile accès aux soins… L’ampleur des besoins s’est encore accentuée en 2025, dans un contexte de réduction de l’aide et de discours anti-humanitaires. Les équipes de Médecins Sans Frontières (MSF) à travers le monde se sont mobilisées pour aider les communautés de 72 pays, dans un élan continu de solidarité.
Menaces sur l’action humanitaire
Le financement de l’aide humanitaire était déjà en baisse ces dernières années avant que les États-Unis ne gèlent brutalement leur assistance extérieure en janvier 20251, quand le président Trump débutait son second mandat, puis ne réduisent le budget de l’aide. L’administration américaine a sabré des financements clés destinés au Fonds mondial, à GAVI et au PEPFAR2, et fermé USAID, privant ainsi des programmes essentiels de santé de ressources. D’autres gouvernements ont aussi réduit leur soutien.
MSF n’a pas directement été touchée financièrement par ces coupes budgétaires. Mais nos équipes ont passé la majeure partie de l’année à tenter d’en saisir et d’en gérer les effets, tandis que des organisations autour de nous fermaient ou réduisaient leurs activités. Dans certaines régions, la demande pour nos services a donc augmenté.
En Somalie, l’aide a été perturbée et les livraisons de lait thérapeutique ont été interrompues pendant des mois. Conséquence : le nombre d’enfants souffrant de malnutrition sévère admis dans les structures soutenues par MSF a augmenté de 73% au cours des neuf premiers mois de l’année par rapport à la même période en 2024. En République démocratique du Congo (RDC), nous avons effectué des achats imprévus d’antirétroviraux pour les donner à des groupes de personnes vivant avec le VIH dont le programme de traitement a été arrêté. De même pour la prophylaxie post-exposition au VIH utilisée pour traiter les personnes survivantes de violence sexuelle, à la suite du démantèlement d’USAID et de l’annulation d’une commande de 100 000 kits post-viol.
Soudan, la crise humanitaire la plus grave au monde
Le mois d’avril a marqué le deuxième anniversaire du début du conflit au Soudan entre les Forces armées soudanaises et les Forces paramilitaires de soutien rapide (FSR) aidées de leurs alliés. Les deux camps ont commis des atrocités, en particulier au Darfour. Malgré les alertes lancées depuis des mois par MSF et d’autres organisations, les scènes qui ont suivi le nettoyage ethnique perpétré par les FSR dans le camp de personnes déplacées de Zamzam et la ville voisine d’El Fasher étaient particulièrement effroyables.
Nous avons certes pu retourner à Kharthoum, la capitale. Mais, la situation des communautés dans de nombreuses régions du pays restait désastreuse car le système de santé s’est effondré et il y a peu d’organisations humanitaires. Nos équipes ont fait face à des taux élevés de malnutrition et troubles de santé mentale, et à de terribles violences sexuelles. La crise ne se limite pas au Soudan : des centaines de milliers de personnes ont fui vers le Tchad et le Soudan du Sud voisins, où nous intervenons également.
Cependant, nos efforts au Soudan ont souvent été entravés par des niveaux élevés de violence dans certaines zones ou par des exigences bureaucratiques qui ont perturbé l’acheminement du personnel et du matériel. À Zalingei, les cas de rougeole ont explosé au cours du dernier trimestre de l’année, faute de distribution de vaccins et de coordination. Tout cela se traduit par une réponse insuffisante, créant au Soudan la crise humanitaire la plus grave au monde.
Génocide à Gaza
Dans la bande de Gaza, en Palestine, Israël a poursuivi ce qui est désormais largement qualifié de génocide, en représailles aux terribles attaques commises par le Hamas en octobre 2023. Les forces israéliennes ont continué de tuer des personnes palestiniennes, à les chasser de leurs quartiers et à leur refuser un approvisionnement suffisant en nourriture et en eau, ainsi que l’accès aux soins. Les conditions de vie des communautés de la ville de Gaza et du nord de la bande se sont encore dégradées en septembre, tandis qu’elles étaient prises au piège d’« un siège dans le siège ».
Fin mai, la Fondation humanitaire de Gaza, une initiative israélo-américaine, a été créée dans le cadre d’une tentative cynique et humiliante de fournir de l’« aide ». Ses sites de distribution alimentaire ont rapidement tourné au carnage, tuant environ 2 600 personnes et blessant des milliers d’autres3. Nous avons pris en soin beaucoup de gens blessés ou traumatisés par ce qu’ils avaient vu.
Nos équipes présentes dans toute la bande de Gaza ont rapidement adapté leur intervention à mesure que les lignes de front se déplaçaient ou que des ordres d’évacuation arrivaient. Cependant, les structures de santé n’ont pas non plus été épargnées : les forces israéliennes ont ciblé des hôpitaux et tué du personnel, dont six de nos collègues en 2025. Au total, 15 membres de MSF ont ainsi perdu la vie à Gaza depuis octobre 2023. MSF est profondément touchée par leur perte.
Malgré le cessez-le-feu mis en place le 11 octobre 2025, Israël continue de tuer des personnes, de cibler des infrastructures civiles et d’empêcher l’acheminement de l’aide à Gaza.
En Cisjordanie, la violence et l’expulsion des communautés palestiniennes de leurs terres – qualifiées de nettoyage ethnique – se sont intensifiées, alors qu’Israël étendait ses colonies, détruisant des habitations et des camps de personnes réfugiées. Des milliers de gens ont été déplacés de force et privés de soins, y compris d’un soutien psychologique indispensable pour faire face à leurs conditions de vie extrêmement difficiles au quotidien.
Le 30 décembre, Israël a informé 37 ONG, dont MSF, que l’enregistrement qui leur permet de travailler en Palestine avait expiré. Les autorités israéliennes nous ont accusées de ne pas coopérer avec elles pour le renouvellement de cet enregistrement, alors même que les nouvelles procédures mettraient notre personnel en danger et que nous avons tenté, sans succès, de dialoguer avec elles pendant de nombreux mois. En fin d’année, Israël a lancé une campagne de dénigrement des organisations humanitaires, dont MSF était la cible principale, dans le but de restreindre arbitrairement l’accès des Palestiniennes et Palestiniens à l’aide et d’écarter les témoins indépendants actifs sur place.
La guerre contre Gaza a eu des répercussions dans tout le Moyen-Orient, avec une instabilité croissante au Yémen et la poursuite des bombardements israéliens au sud du Liban malgré le cessez-le-feu mis en place en novembre 2024.
Répondre aux traumatismes durables des conflits
La guerre en Ukraine n’a montré aucun signe d’apaisement en 2025. Les attaques de drones et les bombardements russes se sont intensifiés. Ils ont visé des bâtiments civils et des infrastructures énergétiques, exposant les communautés à des températures glaciales pendant les mois d’hiver. Sans cessez-le-feu en vue, nous continuons de répondre aux traumatismes physiques et psychologiques persistants au sein des communautés, tout en nous adaptant constamment à l’évolution des lignes de front.
Depuis la chute du régime d’Assad en Syrie en 2024, MSF a pu retourner dans des régions du pays qui étaient inaccessibles depuis une décennie. Nos équipes contribuent à rétablir les services de santé et à répondre aux besoins urgents des personnes encore touchées par des combats sporadiques.
Crises négligées
La situation au Soudan du Sud s’est fortement dégradée au cours de l’année avec la reprise du conflit. Pourtant, l’attention et les fonds internationaux se sont tournés vers d’autres régions. Et les communautés ont été livrées à elles-mêmes, vivant déplacements, inondations, malnutrition et multiples épidémies, dont la plus grande épidémie de choléra de l’histoire du pays.
La baisse de l’aide internationale a poussé le système de santé du Soudan du Sud à ses limites, avec des pénuries chroniques de médicaments et de personnel. Pour aggraver encore la situation, les structures de santé et le personnel ont été pris pour cibles dans le conflit. En 2025, nous avons recensé neuf attaques contre nos structures et notre personnel dans les États d’Équatoria-Central, de Jonglei et du Nil Supérieur. Les hôpitaux d’Ulang et d’Old Fangak ont dû fermer, et le personnel de nos centres de Pieri et Lankien, dans l’État de Jonglei, a dû évacuer après des frappes aériennes.
À Port-au-Prince, la capitale d’Haïti, l’anarchie continue de régner, quatre ans après l’assassinat du président Moïse. Les communautés sont exposées à des violences effroyables perpétrées par la police et des bandes armées, et craignent de quitter leur domicile pour se faire soigner. La violence sexuelle est systématiquement utilisée pour terroriser les femmes et les filles : le nombre de survivantes prises en soin dans notre clinique Pran Men’m a presque triplé entre 2021 et 2025.
Nous avons continué autant que possible d’y travailler, malgré une attaque délibérée contre un convoi d’ambulances de MSF et des combats intenses à proximité de nos structures. Mais nous avons dû suspendre nos activités à Turgeau en mars et à Carrefour en avril. Et en octobre, nous avons finalement décidé de fermer définitivement Turgeau en raison de l’insécurité, réduisant encore davantage l’accès des communautés aux soins de santé.
Le conflit de longue date qui sévit au nord-est de la RDC s’est poursuivi en 2025. Il a provoqué des vagues répétées de déplacements et une augmentation spectaculaire des besoins fondamentaux, alors que le groupe armé M23 progressait rapidement dans les provinces du Nord- et du Sud-Kivu.
Malheureusement, le personnel de MSF n’a pas été épargné par la violence. En quatre mois, trois de nos collègues ont été abattus au Nord-Kivu. Les accords de paix ont eu peu, voire aucun effet et les combats se poursuivent.
Au Myanmar, autre pays loin des projecteurs internationaux, les combats ont persisté dans plusieurs régions, notamment dans l’État d’Arakan. En décembre, des dizaines de personnes ont été tuées dans le bombardement d’un hôpital très fréquenté. En mai, un puissant séisme de magnitude 7,7 a frappé le centre du pays, tuant plus de 5 000 personnes, et blessant et déplaçant des milliers d’autres. Nos équipes ont fourni des soins médicaux et psychologiques, ainsi que de l’eau et des services d’assainissement.
La campagne de violence contre les Rohingyas s’est poursuivie au Myanmar. Les personnes qui y vivent encore sont soumises à de sévères restrictions de mouvement et peinent à obtenir des soins de base. Pour le million de Rohingyas qui vit dans les camps de personnes réfugiées de Cox’s Bazar au Bangladesh, les conditions de vie déjà inhumaines sont aggravées par les coupes budgétaires.
Adapter les activités pour les communautés migrantes
En fin d’année 2025, nous avons réduit ou fermé la plupart de nos projets liés à la migration en Amérique centrale, notamment au Mexique, Panama, Guatemala et Honduras. L’évolution des politiques migratoires aux États-Unis et dans plusieurs pays d’Amérique centrale ont en effet fait chuter au cours de l’année le nombre de personnes se dirigeant vers le nord.
En Europe, nos équipes ont continué de travailler auprès des personnes migrantes et requérantes d’asile en Grèce, Italie, France, Belgique, Serbie et Pologne. Nous avons dénoncé les politiques migratoires inhumaines de certains de ces pays, ainsi que de l’Union européenne. En Pologne, nous avons exhorté les autorités à respecter le droit des personnes à demander l’asile sur le territoire polonais. En France, nous avons appelé à la reconnaissance et à la protection des enfants mineurs.
En Libye, les autorités ont suspendu notre travail, tout comme celui d’autres organisations actives dans le domaine de la migration, laissant des centaines de personnes migrantes à la merci des passeurs.
En novembre, nous avons repris nos opérations de recherche et sauvetage en Méditerranée centrale, la route migratoire la plus meurtrière au monde4, avec un nouveau bateau plus rapide, l’Oyvon. Nos équipes ont aussi travaillé au Sénégal et en Mauritanie pour aider les personnes empruntant la périlleuse route Afrique de l’Ouest/Atlantique en direction des îles Canaries.
Répondre aux catastrophes naturelles
Nous avons aussi aidé des personnes touchées par des catastrophes naturelles. En novembre et décembre, nous avons travaillé pour la première fois en Jamaïque, en réponse aux ravages causés par l’ouragan Melissa. MSF a fourni des soins d’urgence, réhabilité des structures de santé endommagées et rétabli les services d’eau, d’assainissement et d’hygiène sur l’île dévastée. Après avoir évalué la situation, nous avons donné des médicaments essentiels à Cuba.
En octobre, nous avons fourni une aide médicale et logistique d’urgence après le passage de l’ouragan Priscilla au Mexique. Au Sri Lanka, MSF s’est employée à rétablir les soins de base, et les services d’eau et d’assainissement après de multiples inondations et glissements de terrain provoqués par le cyclone Ditwah en novembre.
Lutter contre les maladies
Pour la troisième année consécutive, nous avons répondu à de graves épidémies de choléra, une maladie mortelle mais évitable qui a une nouvelle fois coûté la vie à des milliers de personnes à travers le monde. Nos équipes se sont mobilisées pour endiguer les épidémies en RDC, au Soudan du Sud, au Soudan, au Yémen, au Mozambique, en Tanzanie et dans toute la région du Sahel. Dans nombre de ces régions, les épidémies ont été aggravées par les conflits et les déplacements.
Des progrès importants ont été réalisés dans le traitement de la tuberculose (TB) pédiatrique en 2025. Le projet TACTiC de MSF, qui signifie « dépister, éviter, guérir la tuberculose chez les enfants », vise à réduire le taux de mortalité élevé chez les enfants souffrant de TB. En fin d’année, le projet a publié les données issues d’une recherche opérationnelle qui démontre que l’introduction des algorithmes de décision thérapeutique recommandés par l’Organisation mondiale de la santé améliore le diagnostic et permet à deux fois plus d’enfants de commencer un traitement essentiel. Cependant, ces efforts sont compromis par la baisse des financements dans le diagnostic et le traitement.
Pour finir, nous exprimons toute notre reconnaissance aux 7,5 millions de donatrices et donateurs qui rendent notre travail possible, et aux quelque 66 000 membres du personnel de MSF pour leur détermination sans faille à fournir des soins et une aide partout où c’est nécessaire. Cela, malgré les menaces persistantes qui pèsent sur les activités humanitaires à travers le monde.
*Directrices et directeurs des opérations de MSF : Dr Ahmed Abd-elrahman, Akke Boere, Renzo Fricke, Mahama Gbane, William Hennequin, Kenneth Lavelle, Mari Carmen Viñoles Ramon.
Council on Foreign Relations, https://www.cfr.org/articles/great-aid-recession-2025s-humanitarian-crash-nine-charts (page en anglais)
Ministère de la santé de Gaza via TRTWorld, https://www.trtworld.com/article/e1480cc894cf.
OIM, Migrants disparus, https://missingmigrants.iom.int/fr/region/mediterranee.