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Kananga : Briser les tabous autour des violences sexuelles grâce à la sensibilisation communautaire

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En République Démocratique du Congo (RDC), le niveau de violences sexuelles observé par Médecins Sans Frontières (MSF) continue à être extrêmement élevé, avec 4446 survivant.e.s prises en charge par nos équipes rien qu’au premier semestre 2022. A Kananga, chef-lieu de la province du Kasaï Central, où MSF mène un projet spécialisé dans la prise en charge des violences sexuelles, un accent particulier est mis sur la sensibilisation de la communauté.

« Au Kasaï Central, tout ce qui touche à la sexualité est un tabou. Cela vient à la fois de la coutume et de la religion. On n'en parle pas du tout. Un infirmier d’une zone de santé m'a demandé un jour : Hé papa, est ce que les violences sexuelles ça existe vraiment ? » explique Corneille Kangangila Twsala, superviseur de l’équipe de santé mentale de MSF à Kananga.

« C’est même plus qu’un tabou, c'est vu comme une malédiction » renchérit Lacatus Gengbua superviseur de l’équipe de promotion de la santé de MSF. « La victime est souvent rejetée par la communauté ; on considère que c'est de sa faute si elle a été violée. »

Parfois, « la victime s'auto-stigmatise : elle a été agressée dans le champ et elle n'ose plus rentrer chez elle. Si elle rentre, elle croit que son mari peut mourir, ses enfants peuvent mourir. Elle ne va pas consulter dans un centre de santé par peur que l’on découvre ce qui est arrivé. Et souvent on dit aux victimes de payer des amendes pour être réhabilitées dans la société : donnez la poule, donnez la chèvre etc. » poursuit Corneille.

C’est ce qu’a vécu Adrienne Kaseka, coordonnatrice du mouvement national des survivant.e.s de violences sexuelles à Kananga. « J’ai dû offrir une chèvre en guise d’amende pour implorer le pardon de ma belle-famille, mais malgré cela mon mari a refusé de me reprendre », raconte-t-elle. Prise en charge par l’équipe de MSF à Kananga, Adrienne a commencé à participer aux groupes de paroles des survivantes. Aujourd’hui, elle a créé sa propre association et sensibilise les femmes qui ont subi des violences sexuelles à briser le silence et à se rendre dans les centres de santé pour une prise en charge médicale et psychologique.

Ambassadeurs communautaires

Parler des violences sexuelles dans des régions comme le Kasaï Central où elles sont encore considérées comme un tabou, voire une malédiction, est un réel défi et un obstacle majeur pour la prise en charge des victimes. En réponse à cette situation, dans ses différentes zones d’intervention en RDC, MSF déploie des équipes de promotion de santé jusque dans les villages les plus reculés pour sensibiliser sur les violences sexuelles et former les relais communautaires du ministère de la Santé.

« La parole de ces leaders communautaires ou religieux a du poids dans la communauté. L’objectif est d’utiliser leur influence pour diffuser des informations sur les violences sexuelles au plus grand nombre et ainsi lutter contre les tabous et idées reçues qui stigmatisent les victimes », explique Lacatus Gengbua, superviseur de l’équipe de promotion de la santé de MSF.

Dans les zones de santé de Kananga, Tshikula, Lukonga et Tshikaji MSF forme aussi des ambassadeurs communautaires, c’est-à-dire des personnes influentes au sein de leurs communautés respectives, tels les chefs coutumiers, les pasteurs, les responsables d’écoles, etc. « La parole de ces leaders communautaires ou religieux a du poids dans la communauté. L’objectif est d’utiliser leur influence pour diffuser des informations sur les violences sexuelles au plus grand nombre et ainsi lutter contre les tabous et idées reçues qui stigmatisent les victimes », explique Lacatus.

Les sensibilisations communautaires sont également l’occasion de rappeler l’importance pour les victimes de violences sexuelles de se rendre dans une structure de santé dans un délai de 72H afin de bénéficier d’une prise en charge adéquate, y compris une prophylaxie post-exposition pour réduire les risques de contracter le VIH. De janvier à juin 2022, plus de 70% des victimes de violences sexuelles reçues dans les quatre centres de santé appuyées par MSF au Kasaï Central se sont présentées dans les 72h.

« Les mentalités commencent à changer »

Les efforts de sensibilisation et renforcement des compétences réalisés par les équipes de MSF depuis 2019 ont porté leurs fruits. « Début 2018, le service de violences sexuelles à l’hôpital de Kananga recevait 25 à 30 cas par mois, aujourd’hui nous soignons entre 150 à 200 victimes par mois. Cela montre que plus on sensibilise, plus on informe les gens : plus les victimes de viols, y compris des hommes victimes de viols, viennent chercher une prise en charge », explique Patrick Mbuashanga, travailleur social pour MSF à Kananga. « Avant, les gens prenaient cela pour des faits normaux. Maintenant les mentalités commencent à changer. »

Patrick Mbuashanga, travailleur social pour MSF à Kananga « Plus on sensibilise, plus on informe les gens : plus les victimes de viols, y compris des hommes victimes de viols, viennent chercher une prise en charge »
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Mais beaucoup reste encore à faire pour que la honte change de camp. Lors d’une sensibilisation menée par une ambassadrice communautaire et MSF dans un quartier de Kananga en juillet 2022, une femme s’est avancée : « Si on a été violée plusieurs fois dans le passé, et qu’on se rend au centre de santé encore une fois, ils ne vont pas nous juger ? ».